Entorse du ligament latéral interne du genou : la blessure du skieur
Un ski qui part vers l'extérieur, le genou qui plie vers l'intérieur, une douleur vive sur le bord interne. Le diagnostic d'entorse ligament latéral interne (LLI, appelé aussi ligament collatéral médial) fait partie des plus fréquents en traumatologie du genou.
Bonne nouvelle : c'est aussi l'un des ligaments qui cicatrise le mieux. Dans la grande majorité des cas, il guérit sans chirurgie. Mais il faut d'abord s'assurer qu'il est seul en cause, car le vrai danger est ailleurs : une lésion associée du ligament croisé antérieur (LCA).
Cet article t'explique comment se produit la blessure, comment on la classe, comment elle se soigne, et quand reprendre le ski.
Comprendre : un ligament qui cicatrise bien
Anatomie simple
Le LLI est une bande fibreuse sur la face interne du genou. Il relie le fémur au tibia et empêche le genou de "s'ouvrir" vers l'intérieur, c'est-à-dire de partir en valgus (genou qui rentre en dedans, en X).
Contrairement au LCA, qui est à l'intérieur de l'articulation, le LLI est à l'extérieur de la capsule. Cette différence change tout. Les ligaments intra-articulaires comme les croisés ont un faible potentiel de cicatrisation spontanée et nécessitent souvent une reconstruction. Les ligaments collatéraux, extra-articulaires, cicatrisent de façon robuste (Indelicato, 1995).
Image concrète : le LCA baigne dans le liquide articulaire, comme une corde coupée dans l'eau dont les bouts s'écartent. Le LLI, lui, est entouré de tissus bien vascularisés qui l'aident à se ressouder, comme une plaie de peau.
Le mécanisme en valgus
La blessure survient quand une force pousse le genou vers l'intérieur alors que le pied est bloqué. Au football, c'est souvent un contact sur la face externe du genou. Au ski, c'est la spatule qui accroche ou le ski qui part vers l'extérieur, notamment en position de chasse-neige, avec une composante de rotation.
Les données épidémiologiques vont dans ce sens. Dans une étude de 10 ans portant sur plus de 6 400 patients avec une blessure du genou liée au sport (Majewski, 2006), les lésions du LLI représentaient 7,9 % des blessures du genou, et étaient associées en particulier au judo et au ski. Chez les footballeurs professionnels, c'est la lésion ligamentaire du genou la plus fréquente, avec près de 70 % des cas liés à un contact (Lundblad, 2013).
Le ski a changé la donne
Une nuance importante pour les skieurs. Une étude autrichienne sur des skieurs de loisir hospitalisés pour une blessure du genou (Posch, 2021) montre qu'avant l'arrivée des skis paraboliques, le LLI était la structure du genou la plus souvent touchée. Aujourd'hui, dans cette série, tous les genoux blessés présentaient une lésion du LCA, et la moitié environ avaient aussi une lésion du LLI.
Ce que ça veut dire pour toi : au ski, une entorse ligament latéral interne n'est jamais "juste une entorse" tant que le LCA n'a pas été vérifié.
Les grades de l'entorse
On classe classiquement l'entorse du LLI en trois grades, selon l'ouverture du genou quand on le pousse en valgus, genou légèrement fléchi :
Grade 1 : élongation des fibres. Douleur sur le trajet du ligament, pas de laxité anormale.
Grade 2 : déchirure partielle. Douleur plus marquée, légère ouverture du genou, mais avec un arrêt net en fin de mouvement.
Grade 3 : rupture complète. Le genou s'ouvre franchement en valgus, sans arrêt ferme. Paradoxalement, la douleur est parfois moins forte qu'au grade 2, car les fibres ne sont plus tendues.
Ce paradoxe est un piège. Un genou qui fait moins mal ne veut pas dire un genou moins atteint.
Symptômes et drapeaux rouges
Les signes typiques d'une entorse du LLI :
- Douleur sur la face interne du genou, souvent vers le haut du ligament (côté fémur) ou vers le bas (côté tibia).
- Gonflement localisé sur le bord interne.
- Douleur quand le genou part en X ou lors des pivots.
- Parfois une sensation d'instabilité latérale.
Les signes qui doivent faire consulter rapidement
Certains éléments évoquent une lésion plus grave ou associée. Ils imposent une consultation médicale rapide :
- Un craquement entendu au moment du choc et un genou qui gonfle en quelques heures. Ce gonflement rapide traduit souvent un saignement dans l'articulation (hémarthrose), très évocateur d'une rupture du LCA.
- Une sensation que le genou "part" ou se dérobe en rotation ou dans les appuis.
- Un blocage : impossible de tendre complètement le genou. Cela peut évoquer une lésion du ménisque.
- Impossibilité de faire quatre pas ou douleur osseuse précise, qui font rechercher une fracture.
- Engourdissement, pied froid ou déformation visible : urgence.
Le LCA est le drapeau principal. Une étude historique (Fetto et Marshall, 1978) retrouvait des lésions ligamentaires associées dans 80 % des entorses de grade 3. Et chez des footballeurs traités sans chirurgie pour une rupture isolée du LLI, les auteurs soulignent que la clé du succès est d'exclure une atteinte du LCA (Indelicato, 1990).
Si ton genou a gonflé vite ou s'est dérobé, lis aussi l'article sur la rupture du LCA.
Diagnostic
L'examen clinique
Le diagnostic repose d'abord sur l'examen. Le test clé : genou fléchi à environ 30 degrés, l'examinateur pousse le genou vers l'intérieur et compare avec l'autre côté.
Une étude menée en médecine générale (Kastelein, 2008) a comparé l'examen clinique à l'IRM chez 134 patients avec un traumatisme du genou. La douleur au test en valgus à 30 degrés, isolée, avait une valeur diagnostique modeste. Combinée à la laxité au même test et à l'histoire du traumatisme (choc externe, rotation), la valeur diagnostique devenait nettement meilleure.
L'examen recherche aussi systématiquement une atteinte du LCA (test de Lachman), du ménisque et du ligament croisé postérieur.
L'imagerie
Radiographie : elle cherche une fracture ou un arrachement osseux. La règle d'Ottawa pour le genou aide le médecin à décider si elle est utile. Dans son étude d'implémentation (Stiell, 1997), cette règle avait une sensibilité de 100 % pour détecter les fractures du genou, tout en réduisant les radiographies inutiles.
IRM : elle n'est pas systématique pour une entorse isolée de grade 1. Elle devient utile quand l'examen est difficile (genou trop douloureux, trop gonflé), quand on suspecte une lésion associée, ou quand l'évolution n'est pas celle attendue. La décision revient au médecin.
Dans ma pratique de kinésithérapeute, je revois souvent le genou quelques jours après l'accident, quand le gonflement a diminué. C'est un bon moment pour refaire les tests : un examen fait dans les premières heures, sur un genou très douloureux, peut masquer une laxité.
Prise en charge : le traitement fonctionnel
Pourquoi on n'opère presque jamais
Le traitement de référence d'une entorse ligament latéral interne isolée est fonctionnel, c'est-à-dire sans chirurgie, avec une mobilisation précoce. Une revue de 2018 (Encinas-Ullán) le résume : les déchirures incomplètes (grades 1 et 2) et les ruptures isolées de grade 3 sans instabilité importante en valgus se traitent sans chirurgie, avec une rééducation fonctionnelle précoce.
Les données tiennent aussi pour les ruptures complètes :
- Reider (1994) a suivi pendant plus de 5 ans 35 sportifs avec une rupture isolée de grade 3, traités par attelle articulée et rééducation précoce. Leurs résultats étaient comparables à ceux obtenus historiquement avec la chirurgie ou l'immobilisation.
- Indelicato (1990) a traité sans chirurgie 28 footballeurs universitaires avec une rupture complète isolée. Sur les 21 revus, 20 avaient un résultat bon à excellent, avec un retour aux entraînements avec contact en 9,2 semaines en moyenne.
La chirurgie reste discutée dans des situations précises : rupture avec instabilité importante en valgus, ligament retourné par-dessus des tendons, arrachement osseux, lésions multiples. Cette décision appartient au chirurgien, et se discute avec lui.
Une limite à connaître : une revue systématique récente (Svantesson, 2024) note que les protocoles de rééducation publiés sont très hétérogènes et peu détaillés. Le principe fonctionnel fait consensus, les détails du "comment" reposent encore beaucoup sur l'expérience clinique.
L'attelle articulée : à discuter
Une attelle articulée protège le genou contre le valgus tout en laissant la flexion et l'extension libres. Elle est souvent proposée pour les grades 2 et 3, parfois pour les grades 1 douloureux.
La revue de Svantesson (2024) souligne que l'usage et la durée de l'attelle sont rapportés de façon très variable dans les études. Il n'existe pas de durée standard validée. Le port de l'attelle et sa durée se discutent avec ton médecin ou ton chirurgien, en fonction du grade et de l'examen.
Les phases de rééducation
Les phases ci-dessous sont critériées : on passe à la suivante quand les critères sont atteints, pas à une date fixe. Un grade 1 peut les franchir en quelques semaines, un grade 3 prendra plus de temps.
Phase 1, calmer et protéger. Objectif : réduire la douleur et le gonflement, récupérer l'extension complète, réveiller le quadriceps. Appui selon la tolérance, avec ou sans attelle selon l'avis médical. Pour le froid et la chaleur en phase aiguë, voir le guide chaud ou froid après une blessure.
Critères pour passer à la suite : extension complète, marche sans boiterie, gonflement en baisse, contraction volontaire du quadriceps efficace.
Phase 2, récupérer la mobilité et la force. Objectif : retrouver la flexion complète et reconstruire la force du quadriceps, des ischio-jambiers et des muscles de la hanche.
Critères : amplitude complète et symétrique, pas de douleur au test en valgus doux, montée et descente d'escaliers sans douleur.
Phase 3, charger et contrôler. Objectif : renforcement lourd, travail unipodal, contrôle du genou dans l'axe, proprioception.
Critères : force proche du côté sain, squat sur une jambe sans genou qui rentre en X, équilibre unipodal stable.
Phase 4, réathlétiser. Objectif : course, sauts, changements de direction, puis gestes spécifiques du ski. Voir le guide de réathlétisation après une blessure.
Critères de retour au sport : détaillés plus bas.
Exercices types
Ces exemples montrent la logique de la rééducation. Ils ne remplacent pas un programme adapté à ton examen et à ton grade.
Contraction du quadriceps genou tendu : assis jambe allongée, tu écrases l'arrière du genou contre le sol et tu tiens quelques secondes. Premier geste pour récupérer l'extension et réveiller la cuisse.
Vélo d'appartement : d'abord en demi-tours, puis tours complets sans résistance. Il redonne de la flexion sans stress en valgus.
Squat puis fente avant : genou dans l'axe du deuxième orteil. On progresse en profondeur, puis en charge. C'est le socle de la force du skieur.
Pont fessier sur une jambe : il renforce les ischio-jambiers et les fessiers, qui stabilisent le genou en rotation.
Équilibre sur une jambe, puis sur surface instable : il entraîne les réflexes qui protègent le genou dans les appuis imprévus.
Sauts latéraux contrôlés : en fin de rééducation, pour préparer les réceptions et les changements de carre.
Reprise du ski
Combien de temps ?
Il n'y a pas de délai universel, et c'est normal. Chez les footballeurs professionnels, l'arrêt moyen après une lésion du LLI était de 23 jours toutes gravités confondues (Lundblad, 2013). Pour des ruptures complètes isolées, le retour au contact prenait environ 9 semaines en moyenne dans la série d'Indelicato (1990). Ces chiffres concernent des sportifs très encadrés : ce sont des repères, pas des objectifs.
Les critères avant de rechausser
Mieux vaut des critères qu'une date. Avant de reprendre le ski, vérifie avec ton kiné :
- Amplitude complète et symétrique, genou sec (sans gonflement).
- Aucune douleur au test en valgus.
- Force de la cuisse proche du côté sain. Une revue clinique (Meislin, 1996) retient le repère de 90 % de la force habituelle pour le retour au jeu.
- Tests de saut sur une jambe réussis sans appréhension. Voir les tests fonctionnels de réathlétisation.
- Confiance dans le genou lors des changements de direction.
Pour la première sortie : pistes faciles, neige de bonne qualité, journée courte. Certains reprennent avec leur attelle les premières fois, à discuter avec ton médecin.
Au cabinet, je vois souvent des skieurs qui reprennent dès que la douleur disparaît à la marche. C'est trop tôt : marcher ne sollicite presque pas le LLI en valgus, contrairement à un virage sur neige dure.
Prévention
Préparer le genou avant la saison
La saison de ski se prépare à l'automne. Le renforcement des cuisses et des fessiers, le travail d'équilibre et de réception de saut rendent le genou plus robuste. Un bon échauffement avant l'effort complète le tableau le jour J.
Apprendre à tomber
Une étude sur les moniteurs et pisteurs (Ettlinger, 1995) a testé un programme de formation basé sur des vidéos de mécanismes de blessure du genou. Les entorses graves du genou ont baissé de 62 % chez les personnes formées par rapport aux deux saisons précédentes, sans baisse dans le groupe témoin. Retenir : ne pas chercher à se relever en pleine chute, garder les bras vers l'avant, genoux fléchis, et laisser partir la chute.
Le matériel
Les fixations modernes ont fortement réduit les fractures de jambe, mais ne protègent pas le genou contre les entorses graves (Natri, 1999). Les auteurs recommandent un réglage des fixations selon les normes en vigueur. Fais-les régler par un professionnel, selon ton poids, ta taille, ton niveau.
Ce que j'en retiens
Le LLI est un ligament qui cicatrise. La plupart des entorses guérissent sans chirurgie, avec une rééducation active qui commence tôt. Le piège n'est pas le LLI lui-même, c'est ce qui l'accompagne : au ski surtout, il faut vérifier le LCA et le ménisque.
La rééducation suit des critères, pas un calendrier. Et le retour sur les pistes se décide sur la force, la mobilité et la confiance, pas sur la disparition de la douleur à la marche.
Si tu as un doute après une entorse ligament latéral interne, fais examiner ton genou, surtout s'il a gonflé vite ou s'il s'est dérobé.
FAQ
Faut-il opérer une entorse du ligament latéral interne ?
Rarement. Les grades 1 et 2, et la plupart des ruptures isolées de grade 3, se traitent sans chirurgie avec une rééducation précoce. Les séries publiées sur des sportifs avec rupture complète isolée montrent des résultats comparables à la chirurgie. L'opération se discute avec le chirurgien en cas d'instabilité importante, d'arrachement osseux ou de lésions multiples, notamment du LCA.
Combien de temps dure une entorse ligament latéral interne ?
Cela dépend du grade et des lésions associées. Chez des footballeurs professionnels, l'arrêt moyen était de 23 jours toutes gravités confondues. Pour une rupture complète isolée, le retour au contact prenait environ 9 semaines dans une série de footballeurs. Chez toi, la reprise dépendra de critères de mobilité, de force et de confiance, pas d'une date fixe.
Peut-on marcher avec une entorse du LLI ?
En général oui, selon la douleur. L'appui est le plus souvent autorisé selon la tolérance, parfois avec une attelle articulée. Si tu ne peux pas faire quatre pas, si une douleur osseuse précise apparaît ou si le genou gonfle très vite, consulte rapidement : il faut éliminer une fracture ou une lésion du LCA.
Comment savoir si le LCA est aussi touché ?
Un craquement au moment de l'accident, un gonflement important dans les premières heures et une sensation de genou qui se dérobe en pivot sont des signes d'alerte. Le médecin ou le kiné réalise un test de Lachman, et une IRM peut être demandée. Au ski, la combinaison LLI plus LCA est fréquente, d'où l'importance de cet examen.
L'attelle est-elle obligatoire ?
Non. Après une entorse ligament latéral interne de grade 2 ou 3, elle est souvent proposée pour protéger le genou contre le valgus tout en laissant plier la jambe. Les études utilisent des durées très variables, sans standard validé. Son port et sa durée se décident avec ton médecin, selon le grade et ton examen.
Références
- Encinas-Ullán, C. A., et al. (2018). "Isolated medial collateral ligament tears: An update on management." EFORT Open Reviews, 3(7), 398-407.
- Indelicato, P. A. (1995). "Isolated Medial Collateral Ligament Injuries in the Knee." Journal of the American Academy of Orthopaedic Surgeons, 3(1), 9-14.
- Indelicato, P. A., et al. (1990). "Nonoperative management of complete tears of the medial collateral ligament of the knee in intercollegiate football players." Clinical Orthopaedics and Related Research, (256), 174-177.
- Reider, B., et al. (1994). "Treatment of isolated medial collateral ligament injuries in athletes with early functional rehabilitation. A five-year follow-up study." American Journal of Sports Medicine, 22(4), 470-477.
- Fetto, J. F., et al. (1978). "Medial collateral ligament injuries of the knee: a rationale for treatment." Clinical Orthopaedics and Related Research, (132), 206-218.
- Svantesson, J., et al. (2024). "Shedding light on the non-operative treatment of the forgotten side of the knee: rehabilitation of medial collateral ligament injuries-a systematic review." BMJ Open Sport and Exercise Medicine, 10(2), e001750.
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