Douleurs cervicales et maux de tête : reconnaître une céphalée cervicogénique
Un mal de tête peut venir du cou. On parle alors de céphalée cervicogénique : une douleur qui part de la nuque, reste souvent du même côté et augmente avec certains mouvements ou positions du cou. Elle est reconnue par la classification internationale des céphalées, mais elle n'explique qu'une partie des maux de tête associés aux douleurs cervicales. La migraine et la céphalée de tension restent bien plus fréquentes.
Voici comment la distinguer des autres maux de tête, les signes qui imposent d'appeler le 15, ce que montre la recherche sur le traitement et la prise en charge par étapes.
Céphalée cervicogénique : de quoi parle-t-on ?
Les nerfs des trois premières vertèbres cervicales (C1, C2, C3) arrivent dans la même zone du tronc cérébral que le nerf trijumeau, qui transmet la sensibilité de la tête et du visage. Le cerveau peut donc ressentir dans la tête une douleur qui vient en réalité des articulations, des muscles ou des disques du haut du cou. C'est une douleur dite projetée (Bogduk et Govind, 2009).
La classification internationale des céphalées (ICHD-3) retient le diagnostic quand trois conditions sont réunies (Headache Classification Committee of the IHS, 2018) :
- Un trouble ou une lésion du cou, connu pour pouvoir donner des maux de tête, mis en évidence par l'examen clinique ou l'imagerie.
- Au moins deux preuves d'un lien : le mal de tête est apparu en même temps que le problème cervical ; il s'améliore quand le cou s'améliore ; la mobilité du cou est réduite et certaines manœuvres aggravent nettement le mal de tête ; il disparaît après un bloc anesthésique d'une structure du cou.
- Aucun autre diagnostic de céphalée n'explique mieux la situation.
La classification précise un point important : les anomalies visibles à l'imagerie du haut du cou sont fréquentes chez des personnes sans aucun mal de tête. Elles orientent, mais ne prouvent pas le lien.
Quelle fréquence ?
Dans une étude de population menée à Vågå, en Norvège, 1 838 adultes de 18 à 65 ans ont été interrogés et examinés. La prévalence de la céphalée cervicogénique était de 4,1 %, avec des critères de diagnostic différents de ceux de l'ICHD-3. Dans 97 % des cas, les crises commençaient dans la nuque ou à l'arrière du crâne (Sjaastad et Bakketeig, 2008).
C'est donc une cause réelle, mais pas la cause de la plupart des maux de tête. Un mal de tête associé à une nuque douloureuse n'est pas automatiquement une céphalée cervicogénique : beaucoup de personnes migraineuses ont aussi mal à la nuque pendant leurs crises.
Céphalée cervicogénique, migraine, céphalée de tension, névralgie d'Arnold : les différences
La classification internationale cite quelques traits qui orientent vers une origine cervicale : une douleur toujours du même côté, déclenchée par la pression sur les muscles de la nuque ou par les mouvements de la tête, et qui va de l'arrière vers l'avant. Elle précise que ces traits ne sont pas propres à la céphalée cervicogénique. Des nausées ou une gêne à la lumière peuvent exister, en général moins marquées que dans la migraine.
| Céphalée cervicogénique | Migraine | Céphalée de tension | Névralgie d'Arnold | |
|---|---|---|---|---|
| Côté | Un seul côté, toujours le même | Souvent un côté, peut changer | Les deux côtés | Un côté le plus souvent |
| Type de douleur | Sourde, part de la nuque | Pulsatile, modérée à sévère | Serrement, pression | Décharges brèves, en éclair |
| Déclencheurs | Mouvements, positions du cou | Variables, aggravée par l'effort | Variables | Pression à l'arrière du crâne |
| Signes associés | Raideur du cou | Nausées, gêne à la lumière et au bruit | Peu de signes associés | Cuir chevelu sensible |
La névralgie d'Arnold est traitée dans un article dédié : névralgie d'Arnold, la migraine qui vient du cou. Les maux de tête liés aux points gâchettes des muscles du cou relèvent plutôt de la céphalée de tension, selon la classification : voir syndrome myofascial cervical et trigger points.
Un point souvent oublié : la prise très fréquente d'antalgiques peut elle-même entretenir des maux de tête (céphalée par abus médicamenteux). Si tu prends des antalgiques pour la tête plusieurs jours par semaine, parles-en à ton médecin.
Les signes qui imposent d'appeler le 15
Certains maux de tête révèlent une maladie grave : hémorragie méningée, méningite, AVC, dissection d'une artère du cou. Une revue de neurologie rassemble ces signaux d'alerte sous la liste SNNOOP10 (Do et al., 2019). Appelle le 15 si tu présentes :
- Un mal de tête brutal, très intense, maximal en quelques secondes ou minutes (céphalée "en coup de tonnerre").
- De la fièvre avec une raideur de la nuque, des vomissements ou une somnolence.
- Une faiblesse ou un engourdissement d'un bras, d'une jambe ou du visage, une difficulté à parler, une perte de la vue, une confusion.
- Une douleur de nuque ou de tête inhabituelle accompagnée de vertiges, de vision double, de troubles de l'équilibre ou de la déglutition, ou d'une paupière qui tombe.
- Un mal de tête après un traumatisme de la tête ou du cou.
Consulte rapidement ton médecin en cas de :
- Mal de tête nouveau après 50 ans, ou qui change nettement de caractère.
- Mal de tête qui s'aggrave de semaine en semaine.
- Mal de tête déclenché par la toux, l'effort, ou qui varie fortement entre la position couchée et debout.
- Antécédent de cancer, immunité affaiblie, perte de poids inexpliquée.
- Maladresse des deux mains ou troubles de la marche, qui peuvent traduire une compression de la moelle dans le cou.
La dissection d'une artère du cou mérite une mention. Elle est rare, mais elle peut commencer par une douleur de nuque et un mal de tête inhabituels, avant tout autre signe. Dans une grande étude canadienne, les personnes ayant fait un AVC de ce type avaient plus souvent consulté avant leur AVC pour des douleurs de cou ou de tête, chez un médecin généraliste comme, avant 45 ans, chez un chiropracteur. Les auteurs l'expliquent par des symptômes de dissection déjà présents qui amenaient à consulter (Cassidy et al., 2008). C'est pourquoi tout professionnel qui examine un cou recherche d'abord ces signes. Le cadre international IFOMPT décrit cette démarche pour les thérapeutes manuels (Rushton et al., 2023).
Comment le kiné évalue un mal de tête d'origine cervicale
Le diagnostic de la cause du mal de tête relève du médecin. Le kiné, lui, évalue si le cou participe aux symptômes et si un traitement physique est indiqué. Il ne pose pas de diagnostic à distance.
L'examen comprend un interrogatoire détaillé (début, fréquence, déclencheurs, traitements pris), la recherche des signes d'alerte, la mobilité du cou, la palpation des articulations et des muscles du haut du cou, et parfois des tests de l'endurance des muscles profonds.
Le test le plus étudié est le test de flexion-rotation. Allongé sur le dos, la tête est fléchie au maximum, puis tournée de chaque côté. Cette position isole surtout la rotation entre C1 et C2. Dans une étude, les personnes sans symptôme tournaient en moyenne de 44 degrés de chaque côté, contre 28 degrés du côté douloureux chez les personnes avec une céphalée cervicogénique (Hall et Robinson, 2004). Une autre étude retrouve une sensibilité de 91 % et une spécificité de 90 % (Ogince et al., 2007). Ces chiffres viennent de petits échantillons, avec des examinateurs expérimentés et des patients sélectionnés. Le test aide au raisonnement, il ne pose pas le diagnostic seul.
L'imagerie n'est pas nécessaire pour la plupart des maux de tête d'origine cervicale sans signe d'alerte. Elle se discute avec le médecin quand un signe d'alerte est présent ou quand le tableau sort de l'ordinaire.
Ce que montre la recherche sur le traitement
L'essai de référence a inclus 200 personnes avec une céphalée cervicogénique, réparties en quatre groupes : thérapie manuelle, exercices des muscles profonds du cou et des omoplates, les deux combinés, ou aucun traitement spécifique. Le traitement durait 6 semaines. À 12 mois, la thérapie manuelle comme les exercices réduisaient significativement la fréquence et l'intensité des maux de tête par rapport au groupe contrôle. La combinaison n'était pas significativement supérieure, même si 10 % de personnes en plus étaient soulagées (Jull et al., 2002).
Les synthèses récentes sont plus prudentes :
- Une méta-analyse de 14 essais trouve que la thérapie manuelle réduit la fréquence des maux de tête à court terme, avec une preuve de certitude modérée, mais pas davantage qu'un traitement simulé à 12 mois. À long terme, les exercices du cou réduisaient l'intensité dans un essai de bonne qualité (Demont et al., 2023).
- Une méta-analyse de 29 essais, publiée en 2026, conclut que la thérapie manuelle peut apporter un soulagement à court terme. Les effets à long terme et l'intérêt des combinaisons restent incertains (Martins et al., 2026).
En résumé : les techniques manuelles peuvent soulager à court terme, l'exercice est l'outil qui a le plus de chances de durer, et le niveau de preuve reste modeste. Aucune technique ne "remet en place" une vertèbre.
Dans ma pratique de kiné, les personnes qui progressent le mieux sont celles qui suivent leur carnet de maux de tête et font leurs exercices courts, mais réguliers. Le carnet permet de juger sur la fréquence des crises, pas sur l'impression d'un jour.
La prise en charge par étapes
La progression se fait par critères, pas par semaines. Le choix et la dose des exercices dépendent de ton examen et de ta tolérance.
Étape 1 : comprendre et calmer
Objectifs : réduire la fréquence des crises, identifier les déclencheurs, retrouver de la mobilité sans douleur.
- Tenir un carnet : jours de mal de tête, intensité, durée, déclencheurs, médicaments pris.
- Varier les positions au travail et sur écran, faire des pauses de mouvement courtes.
- Mouvements doux du cou dans les amplitudes confortables, plusieurs fois par jour.
- Techniques manuelles douces sur le haut du cou et le haut du dos si elles sont indiquées.
Critères pour passer à l'étape 2 : crises moins fréquentes ou moins intenses, mouvements du cou mieux tolérés, aucun signe d'alerte.
Étape 2 : activer les muscles profonds
Objectifs : améliorer le contrôle et l'endurance des muscles profonds du cou et des omoplates.
- Flexion cranio-cervicale : allongé sur le dos, faire un petit "oui" de la tête en rentrant légèrement le menton, sans contracter fort les muscles du devant du cou. Tenir quelques secondes, relâcher.
- Contrôle des omoplates : les ramener légèrement vers l'arrière et vers le bas, assis puis debout.
- Rotations du cou contrôlées, assis.
C'est le principe du programme d'exercices utilisé dans l'essai de Jull : faible charge, précision du mouvement, progression de la durée de maintien.
Critères pour passer à l'étape 3 : exercices réalisés sans déclencher de crise, bonne tenue des positions de travail, fréquence des maux de tête en baisse sur le carnet.
Étape 3 : force et autonomie
Objectifs : renforcer le cou, les épaules et le haut du dos, tenir les résultats dans le temps.
- Renforcement du cou en isométrique, puis contre élastique.
- Rowing, tirage, travail des épaules avec charges progressives.
- Activité physique régulière : une séance plus longue n'aide pas si elle reste isolée.
- Programme d'entretien court, à garder après la fin des séances.
Dans ma pratique de kiné, je fais réévaluer par le médecin tout mal de tête qui ne suit pas l'évolution attendue ou qui change de visage en cours de route. Un traitement qui n'améliore rien ne doit pas être prolongé par habitude.
Pour la douleur du cou elle-même, voir cervicalgies : pourquoi ton cou te fait souffrir. Si tu travailles sur écran, voir cervicalgie et travail sur écran.
FAQ
Comment savoir si mon mal de tête vient des cervicales ?
Plusieurs éléments orientent : une douleur qui part de la nuque, toujours du même côté, déclenchée par certains mouvements ou positions du cou, avec une raideur associée. Aucun signe ne suffit seul. Le diagnostic repose sur l'examen et l'exclusion des autres causes de céphalée, en particulier la migraine et la céphalée de tension. Un avis médical est utile.
Quels exercices faire pour un mal de tête d'origine cervicale ?
Les exercices les plus étudiés sont la flexion cranio-cervicale (petit "oui" de la tête, menton légèrement rentré), le contrôle des omoplates et le renforcement progressif du cou et du haut du dos. Ils se font à faible charge au début, avec précision. Un exercice qui déclenche une crise doit être adapté.
Combien de temps dure une céphalée cervicogénique ?
Elle évolue souvent par crises, sur des semaines ou des mois. Dans l'essai de référence, le traitement durait 6 semaines et les effets se maintenaient à 12 mois chez une partie des personnes. Il n'existe pas de durée fixe. Le suivi se fait sur la fréquence des crises notée dans un carnet.
Une cervicalgie peut-elle donner des vertiges et des maux de tête ?
Une douleur du cou s'accompagne parfois d'une sensation d'instabilité. Mais des vertiges intenses avec une douleur de nuque inhabituelle, une vision double ou des troubles de la parole imposent d'appeler le 15. Ils peuvent révéler une atteinte d'une artère du cou. Le lien avec le cou ne se retient qu'une fois ces causes écartées.
Faut-il une IRM pour des maux de tête qui viennent du cou ?
En général, non. L'imagerie du haut du cou montre souvent des anomalies chez des personnes sans aucun mal de tête. Elle se discute avec le médecin en cas de signe d'alerte, de traumatisme, de mal de tête qui change de caractère ou de signes neurologiques.
Les manipulations du cou sont-elles nécessaires ?
Non. Les techniques manuelles peuvent soulager à court terme, mais les effets à long terme ne dépassent pas ceux d'un traitement simulé dans les essais disponibles. L'exercice reste le socle. Toute technique sur le cou suppose d'avoir d'abord recherché les signes d'alerte vasculaires et neurologiques.
Pour aller plus loin
- Névralgie d'Arnold : la migraine qui vient du cou
- Syndrome myofascial cervical : trigger points du cou
- Cervicalgies : pourquoi ton cou te fait souffrir
- Coup du lapin : que faire dans les jours qui suivent
- Soins proposés au cabinet
Références
- Bogduk, N., & Govind, J. (2009). "Cervicogenic headache: an assessment of the evidence on clinical diagnosis, invasive tests, and treatment." The Lancet Neurology, 8(10), 959-968.
- Cassidy, J.D., et al. (2008). "Risk of vertebrobasilar stroke and chiropractic care: results of a population-based case-control and case-crossover study." Spine, 33(4 Suppl), S176-S183.
- Demont, A., et al. (2023). "Efficacy of physiotherapy interventions for the management of adults with cervicogenic headache: A systematic review and meta-analyses." PM&R, 15(5), 613-628.
- Do, T.P., et al. (2019). "Red and orange flags for secondary headaches in clinical practice: SNNOOP10 list." Neurology, 92(3), 134-144.
- Hall, T., & Robinson, K. (2004). "The flexion-rotation test and active cervical mobility, a comparative measurement study in cervicogenic headache." Manual Therapy, 9(4), 197-202.
- Headache Classification Committee of the International Headache Society (2018). "The International Classification of Headache Disorders, 3rd edition." 11.2.1 Cervicogenic headache. https://ichd-3.org
- Jull, G., et al. (2002). "A randomized controlled trial of exercise and manipulative therapy for cervicogenic headache." Spine, 27(17), 1835-1843.
- Martins, L., et al. (2026). "Efficacy of nonsurgical interventions for the management of adults with cervicogenic headache: a systematic review and meta-analyses." Annals of Physical and Rehabilitation Medicine, 69(4), 102070.
- Ogince, M., et al. (2007). "The diagnostic validity of the cervical flexion-rotation test in C1/2-related cervicogenic headache." Manual Therapy, 12(3), 256-262.
- Rushton, A., et al. (2023). "International Framework for Examination of the Cervical Region for Potential of Vascular Pathologies of the Neck Prior to Musculoskeletal Intervention: International IFOMPT Cervical Framework." Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy, 53(1), 7-22.
- Sjaastad, O., & Bakketeig, L.S. (2008). "Prevalence of cervicogenic headache: Vågå study of headache epidemiology." Acta Neurologica Scandinavica, 117(3), 173-180.
Pierre Favrel, masseur-kinésithérapeute D.E. au Cabinet Sequoia, Vandœuvre-lès-Nancy.